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Petites Ignorances de la Conversation

Travailler pour Le Roi de Prusse

Ne sachant rien de précis sur l'origine de cette locution, nous la chercherons dans le champ libre des conjectures.

Ce champ heureusement est circonscrit dans de certaines limites ; c'est depuis un siècle et demi que la Prusse est un royaume ; le proverbe ne peut pas remonter au delà. Quel est donc celui des cinq Frédéric de Prusse qui a fait mettre ainsi en douté sa royale générosité ? On a dit que c'était Frédéric-Guillaume Ier, constamment préoccupé de se montrer économe du bien de ses sujets, et très différent en cela de son père qui était, selon l'expression de Frédéric II, grand dans les petites choses et petit dans les grandes. De ce que l'un ne dépensait point, et de ce que l'autre dépensait mal à propos, on pourrait également tirer une conclusion dans le sens de notre proverbe. Cependant, nous ne pensons pas qu'il soit besoin de remonter aussi haut, et nous inclinons à faire retomber sur le grand Frédéric lui-même toute la responsabilité du reproche français.

On a dit que le mot était de Voltaire. Rien ne nous autorise à l'affirmer, mais la supposition est vraisemblable. Il n'est pas impossible, en effet, qu'après sa grande brouille avec Frédéric, Voltaire ait eu la pensée d'exprimer qu'il avait perdu et son temps et sa peine en travaillant pour le roi de Prusse. On sait que dans son dépit contre celui qui avait été « Son patron, son disciple et son persécuteur, »

Voltaire n'a pas toujours ménagé les gros mots. Quoi qu'il en soit, l'allusion a fait fortune, elle est devenue proverbe, et pour qu'elle se soit ainsi répandue dans le peuple et installée dans la langue, il faut qu'elle ait eu d'autres causes que les rancunes de Voltaire. — Frédéric II aimait beaucoup la France ; il a souvent occupé des ouvriers français ; il les a payés, nous n'en doutons pas , mais il est à peu près certain qu'il ne les a pas payés royalement. Noblesse oblige envers tout le monde quand on est roi, et surtout envers les petits. Le peuple français le sait à merveille : pour lui, un roi économe, c'est un homme avare. — Travailler donc pour un roi qui paye comme un bourgeois, c'est travailler pour un bourgeois qui ne paye pas, en un mot c'est travailler pour le roi de Prusse.

Que Frédéric le Grand fût avare, nous voulons dire économe, c'est un point assurément qu'on ne nous contestera pas. Son régime économique tenait le milieu entre celui de son aïeul et celui de son père; il ménageait en toute occasion les deniers de l'État. Nous en trouvons un exemple dans ce conflit de morceaux de sucre et de bouts de chandelles qui s'éleva entre lui et Voltaire (très-économe aussi). Dans l'accord qu'il avait fait avec le poète, Frédéric lui avait promis, outre la clef de chambellan et la croix du Mérite, les appointements ordinaires d'un ministre d'État, un appartement au château, la table, le chauffage, deux bougies par jour, et tant de livres de sucre, de thé, de café et de chocolat tous les mois. — Ces provisions furent fournies, comme on en avait pris l'engagement, mais il se trouva qu'elles étaient de mauvaise qualité. Voltaire se plaignit. Frédéric répondit que cela lui faisait une peine infinie et qu'il donnerait des ordres. Donna-t-il vraiment des ordres ? 11 est permis d'en douter, car rien ne fut changé. Voltaire renouvela ses plaintes, et le roi se tira d'affaire d'une manière aussi habile qu'économique :
« II est affreux, dit-il, que l'on m'obéisse si mal. Mais vous savez les ordres que j'ai donnés; que puis-je faire de plus ? Je ne ferai pas pendre ces canailles-là pour un morceau de sucre ou pour une pincée de mauvais thé ; ils le savent et se moquent de-moi. Ce qui me fait le plus de peine, c'est de voir M. de Voltaire distrait de ses idées sublimes par de semblables misères. Ah ! N’employons pas à de si petites bagatelles les moments que nous pouvons donner aux Muses et à l'amitié ! Allons, mon cher ami, vous pouvez vous passer de ces petites fournitures, elles vous occasionnent des soucis peu dignes de vous; eh bien, n'en parlons plus : je donnerai ordre qu'on les supprime. »

Qu'aurait-on fait de mieux dans une république ?

C'est ainsi que Frédéric savait tout concilier. Là où d'autres auraient mis de l'argent, il mettait de l'esprit ; il a souvent payé de cette monnaie-là. — Comme il faisait embellir d'une façade une église luthérienne de Berlin, les pasteurs lui représentèrent qu'ils n'y voyaient pas assez clair pour faire le service. Le bâtiment étant trop avancé, Sa Majesté philosophe écrivit sur leur mémoire : Bienheureux sont ceux qui croient et ne voient point. — Citons en terminant, et comme dernier argument, cette remarque d'un voyageur anglais qui rend d'ailleurs pleine justice aux qualités éminentes du grand roi :
« L'on n'a jamais vu un soldat gras dans aucun pays, mais le roi de Prusse n'a pas un sergent qui soit gras. Une connaissance profonde de l'économie des finances est un des points dans lesquels ce souverain excelle ; c'est aussi une des raisons pour lesquelles ses troupes ne s'engraissent guère. »

Cet observateur aurait pu ajouter que Frédéric avait trouvé moyen de faire une économie générale sur son armée en décidant que la solde ne serait pas payée les 31 de mois ; il y avait ainsi cinq jours de l'année pendant lesquels l'armée prussienne tout entière travaillait pour le roi de Prusse.