Mort d'Hyppolite
ou
Les malheurs d'un cocher de fiacre.

A peine sortait-il de la barrière blanche
La main droite à son fouet, la gauche sur la hanche
Il suivait tout pensif le chemin de Monceaux
Rêvant sur les hauts faits de son dimanche à Sceaux
Dont il se rappelait, qu'hier avec Victoire
Il était le héros d'une plaisante histoire.
Ses trop maigres coursiers qu'on voyait autrefois
D'un cocher de maison, obéir à la voix
L'œil triste maintenant et l'oreille baissée
Regrettaient les beaux jours de la grandeur passée.
La nuit était venue et il était déjà tard
Et le gaz scintillait le long du boulevard
Lorsque tout à coup du sein d'une voiture
Semble aussitôt sortir, suivi d'un long murmure
Du trottoir opposé, de formidables cris
Vont d'un rêve si beau, retirer ses esprits.

Il se trouble, il regarde et partout dans la rue
Il voit fuir à grands pas la multitude émue.
Alors de sa voiture un homme s'élançant
Animé par la fuite d'un danger menaçant.
Puis il voit aussitôt sortir par la portière
Des nuages de fumée et des jets de lumière.
La terre s'en émeut, tous en sont empestés
La pompe et les pompiers s'en vont épouvantés.
Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile
Dans un café voisin chacun cherche un asile.

Hyppolite, lui, seul digne fils d'un cocher,
Sans alarme les voit tous aller se coucher.
De son siège il descend, saisit d'une main sûre
Les pompiers qu'il ramène et, marquant la mesure,
Il manœuvre avec eux, en soldat de Lobau
Pour ceux qui l'on pu voir, son courage était beau.
Cependant, il a vu sa voiture enflammée
Le feu près des chevaux les couvrant de fumée,
Hennissant de frayeur se mettent à piaffer.
Au travers du trottoir la peur les précipite.
Le bois crie et se rompt, l'intrépide Hyppolite
Va pour les sauver ; l'un d'eux meurt harassé.
Dans les flammes lui-même il tombe embarrassé,
Apelle les pompiers mais sa voix les effraie
Son corps couvert de feu n'est bientôt qu'une plaie.

Pourtant le chef accourt, puis un autre le suit
Puis tous, vers le mourant, la flamme les conduit.
Ils l'entraînent ; laissant la voiture fumante.
En vain il veut parler, mais sa voix est mourante
Pourtant faisant enfin, le plus vaillant effort :
Écoulez, leur dit-il, je suis à moitié mort
Du plus voisin bureau, connaissant la demeure
Vite, allez dire au chef qu'il faudra que je meure
Sans sauver ... A ces mots le cocher expiré
N' a laissé dans leurs bras qu'un corps défiguré.

Léon P Delinotte

Hyppolite