| Tout commence, bien sûr, par un mythe
qui lie directement la légende dorée de Rhodes à celle de la Crète. Rhéa, femme
de Cronos, l'horrible dieu du temps qui dévore ses enfants, après avoir arraché
leur fils Zeus à l'appétit paternel, confie Poséidon, son dernier-né, aux Telchines,
petites divinités du feu, venues de Crète s'installer à Rhodes.
Elles élèvent Poséidon. Il devient un fort et beau garçon qui s'empresse, à la
mort de son père Cronos, de prendre le trident de la mer que Zeus lui tend.
De la légende à l'histoire.
Fidèle à ses souvenirs d'enfance, Poséidon épouse Alia, une
sœur des Telchines, dont il a six fils et une fille que les heureux parents prénomment
Rhodes. Mais le jour où Zeus distribue si généreusement le monde, confiant la
mer à Poséidon, il oublie tout simplement Apollon, occupé à promener le Soleil
à travers le ciel. Le soir, quand celui-ci revient sur l'Olympe réclamer sa part,
Zeus, fort ennuyé, cherche dans les restes du partage et lui propose Rhodes.
Un jour, visitant ses terres, Apollon-Soleil rencontre Rhodes, la jolie nymphe.
On devine la suite ; ils se marient, ont beaucoup d'enfants, de petits-enfants
et d'arrière petits-enfants.
Trois de ces derniers fondent les premières villes de l'île qui portent leurs
noms: Lalyssos, Lindos, et Kamiros. Telle est la légende des premiers habitants
de l'île.
Mais quand l'histoire rattrape la légende, l'île n'apparaît plus que comme un
territoire sous influence. Tout porte à croire qu'en ses débuts de civilisation,
cette influence est celle de la Crète minoenne ; puis, comme la Crète, elle voit
arriver les Achéens, suivis des Doriens.
Passent quelques siècles où les Rhodiens ne savent pas très bien quel allié choisir
ou à quel maître se donner.
On les voit aux côtés des Perses contre les Grecs, puis membres de la ligue athénienne,
puis aux côtés de Sparte contre Athènes, puis contre Sparte du côté de la démocratie
athénienne. De guerre en traités, ils finissent, vers 300 av. J.C, par rentrer
définitivement dans le giron athénien, et fêtent l'évènement en couvrant leur
sol d'offrandes aux dieux, dont le fameux Colosse.
La merveille ne reste debout qu'une soixantaine d'années ; en 226 av. J.-C.,
un violent tremblement de terre la jette au sol. Les débris restent sur place
neuf siècles, jusqu'au jour où les Arabes les transportent sur la côte d'Asie
mineure et les vendent. Si le Colosse est en ruine, la ville ne l'est pas moins,
et de nombreuses cités amies envoient de l'aide pour la reconstruire ; la prudente
politique extérieure menée par Rhodes s'avère payante.
Entre Rome et Byzance.
À la fin du Ille s. av. J.-C., l'Empire romain commence à s'étendre
à l'Est de la Méditerranée; les Rhodiens, fidèles à leurs principes, adoptent
une attitude amicale à leur égard. Rhodes vit une époque florissante, sa monnaie
a cours partout, son code du commerce maritime fait la loi sur les mers. Peuplée
de 60 000 à 80 000 habitants, la cité s'embellit de théâtres, de statues, de
temples et d'écoles. Cette ère de paix ne dure malheureusement pas longtemps.
Le destin de Rhodes, toujours douée pour s'emmêler parfois dans ses alliances,
suit celui, mouvementé, de Rome qui, en 297, l'annexe définitivement.
Au partage de l'empire romain, elle sera byzantine, oubliée de l'occident, et
livrée aux raids des pillards perses puis arabes.
On redécouvre l'île au temps des croisades: les vaisseaux en route pour la terre
Sainte y font escale. Elle en profite pour se déclarer indépendante, échappe
au joug de Venise mais tombe sous celui de Gênes puis est de nouveau rattachée
à l'empire byzantin.
En 1306, les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem y débarquent, après avoir
été chassés de Saint-Jean-d'Acre puis de Chypre, achètent l'île aux Génois et
luttent trois ans pour obtenir de l'empereur de Byzance le droit de rester.
Rhodes ayant été depuis longtemps convertie au christianisme naissant par saint
Paul, ils y trouvent bon accueil. et ils bâtissent.
Ce sera, du début du XIVe s. à la fin du XVème, une très grande époque architecturale.
Remparts, auberges, châteaux sont toujours debout, immuables et superbes, pour
nous donner une idée de ce que fut l'extraordinaire puissance de cette petite
communauté. Mais en 1523, après des mois de siège héroïque, Soliman le Magnifique,
l'empereur ottoman, qui veut absolument Rhodes, réussit à s'en rendre maître.
Les chevaliers de Saint-Jean émigrent une nouvelle fois.
Aux mains des Turcs.
Rhodes restera aux mains des Turcs jusqu'en 1912, puis sera
italienne jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. En 1947, enfin, elle
est rattachée à la Grèce, son ennemie-alliée de vingt siècles auparavant.
Un destin touristique précoce.
Tout s'est passé à partir de sa prise de possession par l'Italie,
comme si le destin de Rhodes était déjà scellé : la beauté du lieu, son climat
exceptionnel, n'ont pas échappé aux Italiens, bien pourvu eux-mêmes, pourtant,
en ce domaine.
En accord avec leurs alliés allemands, ils décident d'en faire un lieu de villégiature
privilégiée, attrayant pour les bourgeois et les militaires de leurs deux pays.
Ils mettent donc en œuvre tout un programme de restauration de la vieille ville
de Rhodes et construisent les deux routes principales de l'île.
La deuxième guerre mondiale interrompt la suite du programme.
La paix revenue, ce sont les Grecs eux-mêmes qui découvrent les charmes touristiques
de leur nouvelle possession, et en profitent parfois, l'île bénéficiant alors
d'un statut de port franc, pour réaliser quelques petites affaires intéressantes:
l'utile et l'agréable en somme. En 1956, on voit arriver les premiers Scandinaves.
Dix ans plus tard, Constantin Karamanlis, alors à la tête du gouvernement grec,
prévoit l'essor touristique important dont Rhodes pourrait bénéficier. Par de
larges financements, il la fait doter d'équipements hôteliers convenables.
Et c'est une irrésistible ascension qui ne connaît de halte que durant la période
difficile des "colonels" ou lorsque des évènements politiques secouent Chypre,
la fiévreuse voisine.
Rhodes aujourd'hui est entièrement tournée vers le tourisme, ce qui n'est pas
sans présenter certains risques.
Une île pauvre d'être trop belle.
Financièrement, les habitants s'enrichissent, mais l'île, elle,
s'appauvrit. Rhodes était très fertile et faisait de l'exportation de fruits
et de légumes; maintenant, elle doit importer. Sur ses quelque 90 000 habitants,
un tiers seulement habitent dans les 54 villages. Les jeunes paysans descendent
à la ville pour trouver un travail plus rémunérateur et moins dur que celui des
champs, mais aucune garantie d'emploi ne les protège, et, malgré les efforts
des autorités pour lancer le tourisme toute l'année, ils n'ont du travail que
six mois par an : Rhodes est un bijou.
Mais son décor comporte un endroit et un envers : île de charme au passé prestigieux,
elle a pourtant attiré les pires laideurs architecturales de la part de promoteurs
plus soucieux de rentabilité que d'esthétique.
La Vieille Ville, exemple unique en Europe de cité médiévale, habitée par 6 000
Rhodiens, souvent les plus démunis de l'île, et ne pouvant donc faire face aux
sommes nécessaires pour l'entretien de leur maison, est pourtant restaurée avec
un grand souci de rigueur.
Une approche très humaine des problèmes sociaux que posent les travaux a fait
en sorte de ne pas déloger ses occupants, et d'énormes subventions ont permis
de préserver cet étonnant patrimoine qui garde ainsi son caractère authentique.
Mais ailleurs, c'est une autre affaire. Le gouvernement cherche
à protéger ce qui attire les étrangers et investit dans l'héritage légué par
les cultures antérieures, mais laisse aussi agir les hommes d'affaires. Comment
concilier deux ambitions, visant toutes les deux à faire de Rhodes une île accueillante
pour beaucoup ? Vous qui arrivez dans ce paradis ensoleillé, découvrez la vraie
Rhodes: ses odorants bosquets de jasmin, ses bougainvillées, ses plages encore
désertes, son étonnant quartier turc dans la Vieille Ville, ses petits villages
loin de la grande route, et bien d'autres merveilles.
Tout est là encore pour espérer que l'île alliera bientôt, pour
le meilleur, et non pour le pire, sa personnalité et son unique industrie.
Extrait du Guide Bleu Hachette - Crète & Rhodes |