Seule
ma grand-mère aurait pu me dire ce qu'il y avait exactement dans la lettre de son
frère, si seulement j'avais songé à le lui demander ... Elle l'avait
lue et relue, les mots s'étaient forcément imprimés dans sa mémoire
de jeune femme, et jusqu'à la fin de sa vie. Que je m'en veux d'avoir à ce
point manqué de curiosité ! La présence des vieilles personnes
est un trésor que nous gaspillons en cajoleries et boniments, puis nous restons à
jamais sur notre faim; derrière nous des routes imprécises, qui se dessinent
un court moment, puis se perdent dans la poussière.
Certains
penseront : Et alors ? Quel besoin avons-nous de connaître nos aïeuls
et nos bisaïeuls ? Laissons les morts, selon une formule galvaudée, enterrer
les morts, et occupons-nous de notre propre vie !
Aucun
besoin pour nous, il est vrai, de connaître nos origines. Aucun besoin non plus pour
nos petits-enfants de savoir ce que fut notre vie. Chacun traverse les années qui
lui sont imparties, puis s'en va dormir dans sa tombe. A quoi bon penser à ceux qui
sont venus avant nous puisque pour nous ils ne sont rien ? A quoi bon penser à
ceux qui viendront après nous puisque pour eux nous ne serons plus rien ? Mais
alors, si tout est destiné à l'oubli, pourquoi bâtissons-nous, et pourquoi
nos ancêtres ont-ils bâti ? Pourquoi écrivons-nous, et pourquoi
ont-ils écrit ? Oui, dans ce cas, pourquoi planter des arbres et pourquoi enfanter ?
A quoi bon lutter pour une cause, à quoi bon parler de progrès, d'évolution,
d'humanité, d'avenir ? A trop privilégier l'instant vécu on se
laisse assiéger par un océan de mort. A l'inverse, en ranimant le temps révolu
on élargit l'espace de vie.
Pour
moi, en tout cas, la poursuite des origines apparaît comme une reconquête sur
la mort et l'oubli, une reconquête qui devrait être patiente, dévouée,
acharnée, fidèle. Quand mon grand-père avait eu, à la fin des
années 1880, le courage de désobéir à ses parents pour aller
poursuivre ses études dans une école lointaine, c'est à moi qu'il était
en train d'ouvrir les chemins du savoir. Et s'il a laissé, avant de mourir, toutes
ces traces, tous ces textes en vers et en prose soigneusement recopiés et accompagnés
de commentaires sur les circonstances dans lesquelles il les avait dits ou écrits,
s'il a laissé toutes ces lettres, tous ces cahiers datés, n'est-ce pas pour
que quelqu'un s'en préoccupe un jour ? Bien sûr, il ne pensait pas à
l'individu précis que je suis, moi qui ai vu le jour un quart de siècle après
sa mort; mais il espérait quelqu'un. Et puis, de toute manière, peu importe
ce qu'il avait pu espérer lui-même; du moment que les seules traces de sa vie
sont à présent dans mes mains, il n'est plus question que je le laisse mourir
d'oubli.
Ni
lui, ni aucun de ceux à qui je dois la moindre parcelle d'identité - mes noms,
mes langues, mes croyances, mes fureurs, mes égarements, mon encre, mon sang, mon
exil.
Je
suis le fils de chacun des ancêtres et mon destin est d'être également,
en retour, leur géniteur tardif.